Défaire la bollosphère.

Nous avons souvent présenté l'Empire Bolloré comme tentaculaire. Ses prises sont en effet dans de nombreux secteurs de la culture, à l'industrie, à la presse, à la sécurité en passant par les plantations. Partout où ses offensives réactionnaires et néocoloniale avancent, depuis les lieux de vie et de travail, des ripostes s'organisent. La campagne pour Désarmer Bolloré se veut faire échos de ces luttes et tenter des les coordonner. Même si affronter ceux qui arment et financent l'extrême droite nous semble toujours aussi nécessaire, il peut paraître vertigineux de s'attaquer à un ennemi aussi grand et de trouver des prises communes entre, par exemple, celles et ceux qui se battent dans le livre et d'autres contre ses plantations.

Pour redonner de la puissance commune, Maria Kakogianni propose de changer de perspective et de voir Bolloré comme une sphère. La Bollosphère n'est un pas tant un ennemi qui nous fait face et qu'on doit combattre sur tous les fronts, mais une boule qui enfle et qui tente de tout embrigader en son sein. Nous sommes déjà dans la bollosphère, comment s'en extraire ? Comment faire exploser une bulle ? Quelle prise pour désarmer une boule ? Voilà quelques questions stratégiques que nous devons nous poser ensemble, parce qu'il devient de plus en plus urgent de se débarasser de Bolloré.

Ce texte est extrait de "Sous le ciel étoilé, une nuit d'été - réflexion sur l'anarchie et la révolution" paru en mars 2026 aux éditions LundiMatin. Une version plus concise existe sous la forme de tract-affiche paru aux éditions Excès, en avril 2026, dont les images d'Amalia Ranankirahina illustrent ce texte.

Le Tout comme totalité englobante a une forme, elle est sphérique. Le mouvement immobile a une forme, elle est cyclique. Bulles, sphères et globalisation. On a souvent pensé l’espace de la domination qui s’exerce des uns sur les autres sous une forme pyramidale : un pouvoir d’en haut domine la base. Beaucoup de nos idées politiques de subversion viennent de cet a priori spatial. Or, une topologie sphérique est potentiellement plus totalitaire. Le pouvoir de domination ne s’exercerait pas d’en haut vers le bas, mais dans tous les sens, il serait multidirectionnel. C’est aussi la forme parfaite de l’intériorité. Elle peut s’enfermer sur elle-même – être dans sa bulle – et s’intégrer dans un espace qui la contient sans accroche. Et puis, tourner en rond permet une agitation perpétuelle qui ne change rien, mouvement sans issue ni fin, tout bouge et tout revient, au Même. Les riches deviennent plus riches et tous les autres rament.

Selon Deleuze et Guattari, les appareils d’État renvoient au jeu d’échecs : la guerre est institutionalisée, réglée, codée, avec un front, des arrières, des batailles. Avec les machines de guerre, si guerre il y a, c’est une guerre « sans ligne de combat, sans affrontement et arrières, à la limite sans bataille1 ». Ces mots des années 1980 résonne aujourd’hui avec une exactitude qui fait mal au crane. Dans cette guerre sociale, coloniale, écocide qui se mène, les dominants de ce monde ont réussi à faire disparaître les lignes de combat. On perd et on recule à la régulière. Le mouvement altermondialiste des années 2000 s’est vite frotté à ce problème. Les grands rassemblements populaires ne savaient pas où aller, où et comment monter des barricades pour lutter, créer des espace-temps respirables, peser dans le rapport de forces et ne pas se contenter du jeu du chat et de la souris avec la police où l’on pouvait se dire « j’y étais ». On a commencé de faire semblant d’y croire, en espérant que les autres y croyaient à notre place.

Longtemps, il y a eu un malentendu heureux. Le conflit de mondes se confondait avec le conflit de forces. Une usine occupée où les travailleurs et travailleuses font grève était à la fois un endroit où l’on fait monde autrement et un endroit où l’on bloque la machine, on porte un coup à l’adversaire. Il n’y avait pas à choisir entre l’un ou l’autre ni à diviser le travail entre l’un et l’autre. C’était l’embrouille entre les deux.

Machine de guerre et État ne constituent pas les deux termes d’une dialectique, Deleuze et Guattari y semblent allergiques. Plus généralement, leurs livres se veulent des machines antidialectiques, fruits de leur époque, ils poussent en même temps que la lutte des classes éclate en une multiplicité de luttes incommensurables, féministes, anticoloniales, queer, écologiques, non binaires, postcommunistes, inclassables, autres, ne faisant pas partie de cette taxinomie. Exit la grande scène du Deux : la lutte des classes. Leurs livres comportent une multiplication des machines duelles (molaire/moléculaire, espace lisse/espace strié, État/machine de guerre...) avec toujours quelque chose en reste qui n’est ni l’un ni l’autre, pas plus qu’il ne forme un troisième terme. C’est la révolte du tiers exclu qui ne se laisse pas prendre. Bien. Il est difficile de penser que nous allons contrer les mégamachines multinationnales avec nos bandes locales d’autogestion. Reste une question pratique, comment monter des barricades ? Si les machines de guerre sont des machines à métamorphoses. Comment les voir, les identifier, les cartographier ? Et si l’on essayait de penser en sphères ? Qu’en est-il de la bollosphère ?

Groupe international aux multiples filières, climaticide, néocolonial, sécuritaire, la bollosphère combine les désastres. Omniprésente et pourtant invisible, c’est une machine à métamorphoses qui mesure, veille, surveille, fixe, enregistre, classe, évalue, dévalue, libère, réévalue, aménage, trie, propose, impose, décline, fait faire, digère, récupère. En son sein prolifèrent des machines paranoïaques individualisées – « Je ne suis pas dupe, moi, je vois clairement ce qui se passe. » En réalité, c’est flou, seulement les gestes et les appareils collectivement imbriqués, les luttes enchevêtrées permettent de voir. La bollosphère a commencé à être visible grâce à l’appel à désarmer Bolloré2. Puis, d’autres initiatives ont fleuri, permettant de nouvelles visibilisations et de nouvelles actions. Lutter ici c’est voir. Car la cécité que produit la bollosphère n’est pas un aveuglement idéologique et ne se guérit pas par le concept pour agir, c’est un ravage gnostique et pratique – saches et agis sans arrêt pour que rien ne change.

Dans la bollosphère, les bulles d’individus sont façonnées selon le modèle des plantations coloniales et des monocultures industrielles, c’est-à-dire volontairement séparées des écosystèmes alentour, privées de relations. Tandis qu’elles sont séparées par des barbelés, des murs, des vitres en plexiglas, elles sont ultraconnectées. Elles vivent sans contact, jouent sans contact, étudient sans contact, flirtent sans contact, prennent des rendez-vous en ligne, consultent des médecins, et paient sans contact. Tout est fait de manière à ne pas avoir d’amis. Et pas d’ennemis non plus. Les bulles se percutent ou s’évitent. Elles se dévorent ou se vomissent. Elles n’ont pas de relations, seulement des rapports et des compétences. Seules les parties commercialisables comptent, le reste est tué, mutilé, écrasé. Boum.

La bollosphère s’est gavée de Françafrique. Elle a pris forme après l’indépendance des pays africains et la fin de la colonisation classique ou colonisation d’État. Pour devenir un acteur majeur en Afrique subsaharienne et prendre le contrôle de concessions portuaires et ferroviaires, la bollosphère a profité des mesures prescrites par deux autres machines de guerre : le FMI et la Banque mondiale. Le prince du cash-flow a d’abord bâti son groupe en tant que leader dans le transport Nord-Sud. À partir de 2022 la bollosphère bouge vite, très vite, la machine se métamorphose. Commence alors ’empire médiatique en France, en Afrique, un peu par- tout. Bientôt, sa filiale Vivendi se présente comme « leader mondial de la culture ».

Non seulement extérieure à la souveraineté des États, comme toute machine de guerre, la bollosphère échappe à toute sorte de tentative de régulation. Son être volatile doit beaucoup à son statut de conglomérat. Un de ses procédés consiste à détourner la réglementation en vigueur concernant les OPA (offres publiques d’achat), elle opère des prises de contrôle rampantes, une pratique occulte qui permet de prendre le contrôle d’une entreprise en se procurant discrètement les titres de certains actionnaires. Avec la financiarisation, produite par les États eux-mêmes, la bollosphère développe tout un ensemble de techniques pour payer au plus bas, vendre au plus cher, et surtout contrôler de plus en plus d’entreprises sans prise de contrôle officielle3.

Juillet 2024. Au lendemain des élections législatives en France, une centaine d’organisations lancent un appel à désarmer l’empire Bolloré, des journées d’actions s’organisent à travers la France. Les murs parlent, riposte antifasciste. La bollosphère a fait campagne pour l’extrême droite un peu trop ouvertement. En même temps, à la fin du mois de juillet, une trentaine d’organisations de défense de l’environnement à travers le monde adressent une lettre ouverte à onze banques créancières de la multinationale3. La Société financière des Caoutchoucs (Socfin) à laquelle participe le groupe Bolloré est accusée de violation des droits des travailleurs, de violences sexuelles, d’accaparement des terres communautaires, de pollution environnementale. La réponse du groupe Bolloré est simple : le groupe a des parts mais ne contrôle pas Socfin, il ne peut donc pas intervenir dans la gestion des plantations, car cela ne dépend pas du droit français ni de la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères. Que c’est beau ! La bollosphère ne peut pas intervenir sur Socfin mais peut intervenir sur les élections en France. Bête rampante, appareil à métamorphoses, la bollosphère est à la fois une forme et un aménagement de l’espace. Elle métabolise son milieu. Nos luttes nécessitent de nouvelles cartographies, des cartographies intensives.

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Les combats pour défendre des formes de vie se lient à des combats pour faire reculer les infrastructures ennemies. Des formations comme la bollosphère n’utilisent pas seulement les infrastructures, elles sont en symbiose avec. Elles aiment l’an-archie et un certain ensauvagement, elles contaminent jusqu’à les faire pourrir de l’intérieur les réglementations et les codes juridiques. En même temps, il y a quelque chose qu’elles ne cessent d’investir : le gouvernement des corps. Tout en étant une base matérielle, un corps ne peut se réduire à aucune matière. Tout en étant une entité biologique, il ne peut se réduire à aucune « nature première ».

La bollosphère aime aménager l’espace en mélangeant l’espace physique et l’espace numérique, le cloud high tech. Aujourd’hui, il n’y a pas que la bouffe ultratransformée, méga pratique et hyper appétissante. Il y a des espaces ultra-transformés et qui rassemblent à la fois des propriétés de libre circulation et de contrôle absolu. Comme dans le café décaféiné, les contraires peuvent comparaître sans cohabiter, sans se mettre en relation ou en conflit. Ni amis ni ennemis. Dans une gare, le touriste ou l’homme pressé partagent un espace ultratransformé avec la SDF et la femme de ménage sans-papiers.

Don’t worry, be safe ! Grâce à nos navigations en ligne, nos vies sont classées, codées, enregistrées. La bollosphère investit dans l’automatisation du contrôle d’accès, la gestion des flux et des frontières, ou encore la sécurisation de l’espace public. Elle pratique à la fois la concentration horizontale et la concentration verticale. Elle aime concentrer plusieurs entreprises dans le même secteur (horizontalité) – par exemple contrôler plusieurs maisons d’édition en même temps – mais elle aime aussi concentrer plusieurs entreprises tout le long de la chaîne (verticale) : institut de sondage, école de journalisme, journaux gratuits, chaînes de télévisions, maisons d’édition, salles de spectacles, logiciels de billetterie. La bollosphère construit tout un univers pour les atomes individualisés libres – les bulles. Elle possède ainsi Relay, enseigne où l’on trouve les livres, les journaux et les magazines qu’il faut, présente dans les gares, les aéroports et les stations de métro. Le touriste et l’homme pressé peuvent circuler sans entrave, à côté du portique antivol, assise par terre la SDF peut espérer un petit sou. Momentanément la connexion haut débit ne marche pas.

Nous habitons des espaces ultratransformés et il nous faut des luttes hybrides, tentaculaires, qui font descendre l’informatique et l’IA sur terre. L’ennemi ne peut être abstrait, sinon il n’y pas de scènes de confrontation. La pratique cartographique est indissociable de la lutte pour nos milieux.

En bonus, une super affiche à imprimer et diffuser largement

Footnotes

  1. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie II, Paris, Minuit, 1980, p. 436.

  2. Appel à désarmer l’empire de Bolloré

  3. Letter to Bollore Socfin financier

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