Le 21 mars, un carnaval antifasciste à Caen

En 2025, lors de la campagne contre Bolloré, pour nous emparer de cette initiative, l'idée qu'il fallait changer nos habitudes locales de mobilisation a germé. C'est que, après les défaites successives de notre camp social et la fascisation globale de la société ces dernières années, et ce malgré un calendrier militant rempli à ras-bord, l'entrée de la lutte dans une morosité résignée nous guettait. Il fallait sortir de notre zone de confort. La ville de Caen est inévitablement liée à la célébrité de son carnaval, le plus grand carnaval étudiant d’Europe. Il fallait donc détourner le rayonnement de cette tradition pour lui redonner tout l’éclat politique qui lui manquait. C'est ainsi qu'a germé la première édition de notre carnaval anti Bolloré. Les retours de l'évènement nous ont alors convaincu qu’il fallait perpétuer ce rendez-vous.

Si Bolloré n'a pas atténué son activité néfaste, diffusant les schémas de pensée fasciste dans les médias de masse. Il nous a semblé cette année que c'est le processus global de fascisation de toutes les sphères sociales qu'il fallait pointer du doigt. Le carnaval anti-Bolloré devient le carnaval antifasciste des Soulèvements de la terre normands. C'est donc en ces termes que nous nous sommes concerté·es et préparé·es avec les organisations amies qui nous avaient déjà soutenues l'an dernier (XR, le planning familial, Solidaires, Caen antifa, La Confédération paysanne 14, l'UCL Caen, Main violette, Machin.e et notre drag de Caen (des collectifs queers et féministes locaux)). En coulisse une équipe s’active les semaines qui précèdent pour bricoler un nouveau bonhomme carnaval Bolloré et un dragon à l’effigie de Trump. On prépare également des centaines de sacs de confettis, des fumigènes colorés et des masques en découpant les portraits de Bardella, Nunez, Pascal Praud, Darmanin, Le Pen et autres personnalité peu recommandables. Le but est d'arriver préparé·es à mettre l'ambiance et distribuer tout cela le jour j. Avec notre très petite expérience en termes de préparation de carnaval, on essaye d'anticiper au mieux pour réussir le pari d'allier la fête et un message politique clair : celui de la solidarité dans la lutte contre le fascisme.

Samedi 21 mars à 16h, la place du théâtre à Caen se remplit d'une foule de silhouettes déguisées. On lance la musique puis on se permet de courtes prises de paroles. On sera notamment marqué·es par les mots de Yanke, s'exprimant sur l'assassinat de son frère Dylan par un policier hors service en septembre 2025. Merci à Yanke d'avoir pu faire vivre le souvenir de son frère et de l'injustice qui l'a tué. Car Dylan est une victime de la machine répressive violente de l’État policier. Les violences policières systématiques perpétuées sans rendre aucun comptes nous rappellent que les bases du fascisme, ses moyens politiques et répressifs sont déjà là.

Presqu'un millier de personnes a répondu à notre appel mais, derrière la fête, ce sont bien l'injustice et la colère face au fascisme, à la re-militarisation de la société et aussi face aux violences policières qui nous rassemblent ce jour là.

Pendant plus de 2h, notre cortège coloré a parcouru les rues du centre-ville. Au son de la musique et des slogans. C'est qu'il faut à tout prix être bruyant pour renverser la logique du pouvoir qui impose une minute de silence à l'Assemblée nationale pour honorer la mémoire d'un néo-nazi mort pour avoir organisé un guet-apens sur des militants antifa. Sur le parcours, entre les danses et les chants, les plus malicieux·ses ont pris soin de décorer les banques avec des jets d’œufs de peintures et de recouvrir d'affiches les murs du centre-ville. Notre ballade termine finalement sa course sur le port, devant l’hôtel Mercure. Le même hôtel qui avait accueilli Jordan Bardella il y a quelques mois pour une rencontre publique à l'occasion de la sortie de son livre. Le Bonhomme carnaval est brûlé sur la place qui lui fait face. Le geste est alors une mise en garde symbolique. Nous connaissons et reconnaissons nos ennemis : nous savons ceux et celles qui se font les relais de l'idéologie fasciste et nous n'hésiterons pas à les combattre non plus.

Le fascisme se nourrit de ce qui nous désunit. Il s’immisce là où les liens sociaux sont rompus, dispersés. Ce carnaval, à son humble portée, est pour nous un geste posé, une pierre à l’édifice d’une culture de lutte qui crée une solidarité de fait. Un lien tissé par la lutte et par la solidarité dans les moments durs, mais aussi par la fête et la célébration de nos résistances.

Le soir même, nous avons été secoué·es par l'attaque violente de hooligans fascistes sur un bar associatif à Caen. Même si, avec le recul, les liens avec notre carnaval se révèlent fortuits, le moment nous ramène à la dure réalité : oui, les groupes fachos sont déjà là. Ils sortent attaquer nos camarades et ami·es avec une insupportable assurance et leurs actes violents sont commis sans grandes conséquences. Mais le moment nous rappelle aussi la justesse de notre combat. Qu'il est plus que nécessaire de faire front. Le carnaval antifasciste est déjà programmé pour l'année prochaine et on reviendra plus grand·es et plus fort·es encore.

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